Lettre ouverte aux acteurs de la formation professionnelle et de l’éducation permanente

À l’occasion des élections régionales des 6 et 13 décembre 2015, les militants Nord-Pas de Calais Picardie d’Europe écologie Les Verts, du Parti de Gauche-Front de Gauche, de Nouvelle Donne, de la Nouvelle Gauche Socialiste et de plusieurs collectifs de citoyens, ont décidé de se rassembler pour construire une alternative citoyenne, écologiste et solidaire pour notre région.

Notre projet est construit par et pour les habitants de la nouvelle grande région.
10 forums participatifs ont été organisés, et ont permis de recueillir plus de 850 propositions à partir desquelles nous avons élaboré notre programme.

Cette lettre ouverte que nous vous adressons aujourd’hui nous donne l’occasion de détailler les propositions de notre programme.

Aujourd’hui plus que jamais, l’éducation permanente et la formation professionnelle sont des leviers puissants pour rétablir de l’équité, du lien social, du mieux vivre ensemble.
Ce vaste champ est un espace vivant, évolutif, complexe. Il ne peut donc s’agir que de co-construire, de créer les conditions d’une mobilisation de l’ensemble des compétences d’un tissu d’acteurs particulièrement riche et de favoriser la parole des bénéficiaires dans leur diversité.

Depuis 1983, les lois de décentralisation qui se sont succédées ont transféré aux Conseils régionaux diverses compétences en matière de formation professionnelle. Dernièrement, la loi du 5 mars 2014 permet aux régions d’être de véritables autorités organisatrices de la politique régionale d’accès à l’apprentissage et à la formation professionnelle des jeunes et des adultes à la recherche d’un emploi ou d’une nouvelle orientation professionnelle.
En Nord-Pas de Calais-Picardie, plus de 500 millions d’euros seront consacrés à la formation professionnelle et l’éducation permanente. Ce sera le 3ème budget de la collectivité, après les lycées et les transports.

La philosophie générale de nos propositions s’articule autour de 4 finalités :
Redéployer de la capacité d’innovation en créant de nouvelles opportunités sur le champ de la formation professionnelle et de l’éducation permanente ;

cette innovation doit être au service de tous quel que soit le niveau initial.
Renforcer la qualité de l’offre de formation :

• en accompagnant les mutations pédagogiques,
• en donnant de la perspective et de la visibilité à moyen terme à l’appareil de formation,
• en rendant aux organismes un vrai statut de partenaire des pouvoirs publics,
• en les restaurant comme force de proposition, fonction que les procédures de marché public ont eu beaucoup trop tendance à défaire.

Clarifier les missions de chacun : Il appartient aux entreprises et aux branches professionnelles de prendre en charge la formation des salariés et aux pouvoir publics celle des demandeurs d’emploi et des salariés très précaires. Pour autant il est indispensable de favoriser les échanges entre dispositifs en direction des demandeurs d’emploi et dispositifs en direction des salariés portant sur les évolutions des métiers, les contenus et modes de formation.

Penser parcours et non dispositif. Quand il y a une opportunité d’accès à l’emploi, il est primordial de construire des parcours différenciés, adaptés aux différents profils et niveaux de formations. Construire exclusivement les parcours le plus court possible va forcément privilégier les personnes déjà les plus qualifiées. C’est une des rares situations où le « circuit court » systématique est générateur d’exclusion.

Voici nos principales préconisations :

• Accompagner les mutations en cours, sécuriser les parcours

Les transformations économiques en cours induisent des mutations sociales de grande ampleur. Les relations à l’emploi sont de moins en moins stables en raison de la recherche d’une plus grande flexibilité productive : multiplication des contrats précaires, éclatement des statuts, émergence de nouvelles formes d’emploi. La mobilité des salariés s’est accrue. Elle est particulièrement forte en début de vie active, dans la phase d’insertion professionnelle, mais elle touche aussi de nombreux adultes dont le parcours professionnel est de plus en plus marqué par des ruptures de toutes sortes et en particulier les femmes qui sont beaucoup plus concernées par l’irrégularité croissante des carrières.

Les nouvelles technologies et les changements dans l’organisation des entreprises transforment radicalement le contenu du travail. Au cours de l’ère industrielle, la productivité reposait sur la division du travail et l’automatisation ; dans la société de l’information elle est fondée sur le savoir, sur la diffusion massive des technologies. Dans presque tous les domaines, il est attendu des salariés qu’ils fassent preuve de plus d’autonomie, qu’ils soient mieux formés et qu’ils soient capables de définir et de planifier une grande diversité de tâches.

Les risques d’exclusion d’une partie de la population ne sont pas négligeables face à la dimension plus « communicationnelle » et abstraite du contenu du travail. C’est donc la capacité à mobiliser les savoirs acquis face à des situations de travail très évolutives qui s’avère déterminante.

Dans ce contexte, la formation continue doit permettre à chacun de mettre à jour des connaissances en perpétuelle évolution ; elle doit aussi faciliter la progression des compétences à travers la confrontation permanente des savoirs construits dans l’action et des savoirs formels. L’idée de formation tout au long de la vie traduit cette orientation.

• Accompagner les évolutions de compétences et l’accès aux 50 000 emplois que nous créerons en 5 ans grâce à la transition écologique et sociale

Les métiers liés à la transition écologique et sociale connaissent une croissance sensible. Cette évolution sera encore renforcée par les urgences environnementales et climatiques de plus en plus aiguës et qui trouveront réponses, en partie au moins, dans les mesures d’appui au développement économique que nous comptons impulser dans ces secteurs. Nous pensons qu’il est indispensable de renforcer les travaux et études réalisées en lien avec les branches professionnelles afin de partager et renforcer notre connaissance des évolutions concernant les métiers, et des impacts sur l’emploi.

Il est avéré aujourd’hui que ces nouvelles questions affectent tous les niveaux de compétence en entreprise (nouveaux modes d’organisation, nouvelles connaissances technologiques, nouvelles façons de concevoir les produits de les mettre en œuvre) et par conséquent tous types de salariés. Des opportunités d’emploi vont y correspondre, pour tous les niveaux de formation.

Nous proposons donc en complément des dynamiques déjà à l’œuvre :

• De systématiser la contractualisation d’un volet « formation professionnelle » avec chacun des pôles d’excellence et de compétitivité et plus largement d’étendre ce principe à chacun des dispositifs d’appui au développement économique d’un secteur donné soutenu par la Région. Ce volet doit inclure une dimension d’ingénierie – voir d’innovation pédagogique – ouverte sur tous les niveaux de qualification.

• De penser un dispositif qui, sans nécessairement se limiter aux premiers niveaux de qualification, s’inspire des acquis des dispositifs « Nouvelles qualifications » qui articulaient réponses à des besoins de nouvelles compétences au sein des entreprises, innovation pédagogique et accès à l’emploi de publics de divers horizons professionnels et/ou de niveaux de formation.

• De saisir toute situation nouvelle dans un secteur donné pour introduire des expérimentations qui associent formation de salariés et de demandeurs d’emploi. L’objectif est à la fois de garantir un accès le plus large possible à ces nouvelles opportunités, et d’enrichir et partager l’ingénierie pédagogique liée à ces évolutions. Par principe, ne laisser pour compte ni les salariés ni les demandeurs d’emploi de faible niveau (en terme de compétences clé ou de qualifications professionnelles), en initiant de nouveaux parcours de formation diversifiés dans leurs contenus et leurs durées pour l’accès à une même qualification ou certification.

• Considérer les organismes de formation comme partenaires et non pas uniquement comme prestataires.

La législation en vigueur implique que l’essentiel des programmes de formation soient élaborés dans le cadre des marchés publics.

Nous ne nions pas que l’offre de formation en mode subvention, qui ne faisait pas l’économie d’une mise en concurrence des organismes de formation, avait ses limites et que la qualité de la formation n’était pas toujours au rendez-vous. Pour autant les procédures de marchés publics sont ou ont été souvent destructurantes et appauvrissantes. Mais à ce jour, elles s’imposent à nous.

Nous aurons avec la fusion des régions, la coexistence des trois modes possibles (Marché avec allotissements, Délégation de service public, Mandatement avec octroi de droits spéciaux). Chacun a, a priori des points forts et des points faibles.

Tous nécessitant du temps à être mis en œuvre, nous ne voulons pas déstabiliser une fois de plus l’appareil de formation et nous allons faire de cette situation de fusion un atout (la Picardie et le Nord-Pas de Calais ont choisi des voies différentes) en mettant en place un dispositif large et concerté d’évaluation comparative des trois systèmes.

Celui-ci devra couvrir : les dimensions pédagogiques, la qualité de la formation dispensée en regard des publics accueillis, les résultats obtenus, apprécier l’impact de l’environnement de la formation (orientation, accompagnements..) et s’attacher in fine à mesurer la capacité des dispositifs à accueillir et faire progresser, ou pas, les différents types de publics, sans exclusive.

• Enrichir la gouvernance et l’ancrer sur les territoires

Il est acquis aujourd’hui que l’ensemble des travaux menés dans le cadre du CPRDFP (contrat de plan régional pour le développement des formations professionnelles), devenu CPRDFOP (contrat de plan régional de développement des formations et de l’orientation professionnelles), constitue une base de qualité pour poser les grandes orientations en matière de formation professionnelle et nourrir une forme de gouvernance de niveau régional.

Nous souhaitons enrichir ces bases en renforçant le dialogue avec les territoires. Nous travaillerons donc à la mise en place d‘un espace de dialogue au niveau local pivot d’une gouvernance partagée.

Quelle gouvernance ?

Ces instances seront quadripartites, à l’écoute des représentants des bénéficiaires et des bénéficiaires potentiels non-salariés (voir plus bas chapitre expression des bénéficiaires et démocratie participative). Elles rassembleront des élus du territoire, les représentants des pouvoirs publics, de l’appareil de formation, les partenaires sociaux.

Quels rôles donner à cette gouvernance ? Elle aura pour rôle de fédérer les moyens et les compétences des différentes parties prenantes. Elle aura capacité à mener des diagnostics locaux partagés, se nourrira des diverses instances territoriales liées à l’aménagement du territoire, au développement économique, … Elle pourra être un espace de coordination de moyens pour, par exemple, renforcer et enrichir la qualité de l’accompagnement de la formation (accès à la culture, au tissu associatif, aux dispositifs à caractère social, aux moyens de déplacements…), coordonner des opérations spécifiques portant sur l’illettrisme ( voir chapitre correspondant ), repenser, ou à minima soutenir une éducation permanente ancrée dans la vie des territoires et favorisant les solidarités, l’accès à la culture et le mieux vivre ensemble.

• Ramener en 6 ans l’illettrisme en deçà de ce qu’il représente au niveau national

Le Nord-Pas de Calais ainsi que la Picardie supportent parmi les plus fort taux d’illettrisme du pays (11% de la population régionale, contre 7% en France métropolitaine) et de difficultés en compétences de base (24% de la population, contre 18% en France métropolitaine).

L’objectif est de ramener en 10 ans ces taux en dessous des taux de la France métropolitaine.

Il est entendu que la lutte contre l’illettrisme ne concerne pas, loin s’en faut, que l’appareil de formation permanente, même si ce dernier a une place importante à prendre considérant que les plus forts taux d’illettrismes se retrouvent aujourd’hui chez les adultes.
Nous voulons faire de cette question un enjeu majeur et nous inspirer des démarches expérimentales menées dans le cadre de la TESR (Transformation écologique et sociale régionale). Cette démarche s’affranchit des champs de compétences traditionnels des différentes institutions. Elle s’appuie sur l’identification d’un enjeu primordial, pour lequel il est impératif de construire et mettre en œuvre des solutions nouvelles et robustes, sur la base d’une mobilisation des parties prenantes (collectivités, institutions, représentants de l’éducation permanente et de la formation professionnelle, …).

• Ré-examiner les besoins des populations arrivées récemment sur le territoire.

La réalité sur cette question a changé, elle est aujourd’hui en forte évolution. Même si cela n’est pas de la compétence de la Région, il apparaît nécessaire que soit garanti un accès à la maîtrise du français pour ces personnes. Nous souhaitons donc dans un premier temps un partage et une mise à plat des informations sur ce thème et la définition de solutions à la hauteur des nouveaux enjeux d’intégration des migrants récents.
• Permettre et encourager l’expression des bénéficiaires & la démocratie participative
En complément de ce que la loi impose en matière de représentation et d’expression des stagiaires, nous mettrons en place un dispositif de démocratie participative des bénéficiaires et bénéficiaires potentiels s’appuyant sur les processus de tirage au sort déjà expérimentés à de nombreux endroits.

Pour rappel ce processus se déroule en 3 temps : une période de formation sur thème considéré, une période d’élaboration de propositions/préconisations, et un temps de restitution de celles-ci.

Accompagner les projets individuels

Même si la finalité première et structurante de la formation permanente reste pour nous de rendre possible l’accès à l’emploi, nous souhaitons pouvoir accompagner aussi des projets individuels liés à une réorientation ou à une perspective d’activité favorisant le mieux vivre ensemble.

Dans un premier temps cette démarche sera expérimentée sur un territoire et sur des effectifs limités. Elle est individuelle et pourrait être activée notamment, mais pas exclusivement, à partir de la maturation d’un projet travaillé dans le cadre du dispositif « compétences de bases ».

Vous l’aurez compris, notre conception de l’éducation permanente et de la formation professionnelle s’articule d’une part autour d’un objectif d’émancipation individuelle et collective, et d’autre part autours d’outils de compréhension du monde et de ses enjeux. Cela passe par des outils d’expression et de création, des outils pour agir, des moyens pour dépasser les a priori et comprendre l’autre dans son altérité et ses différences, des outils de protection contre toutes formes de manipulation (médiatique, religieuse, politique …).

Dans un contexte de crise économique, sociale et environnementale, la formation constitue un enjeu majeur qui contribue au développement économique des territoires tout en permettant l’évolution professionnelle des individus tout au long de leur vie. L’orientation et la formation ne doivent plus sélectionner par l’échec, mais au contraire s’appuyer sur toutes les réussites.

Nous serons particulièrement attentifs aux publics les plus affectés par le chômage de longue durée, qui n’ont pas de qualification reconnue et adaptée au marché du travail. Ces personnes, en général jeunes, cumulent souvent d’autres difficultés sociales. C’est pourquoi nous aurons, pour nos concitoyens les plus fragilisés au regard de leur insertion sociale et professionnelle, la volonté de mettre en place de véritables parcours de formation, assortis d’un accompagnement pédagogique, culturel et social.

Persuadée que vous partagerez cette ambition, nous sommes à votre disposition pour en discuter avec vous et approfondir nos échanges.

Sandrine Rousseau
Candidate du Rassemblement “Choisir une région citoyenne, écologique et solidaire”

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